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10 septembre 2019

Jean-François Vachon - jfvachon@lexismedia.ca

Arsenic: la Santé publique avait recommandé une limite de 100 ng/m3 d’ici 2021

Le directeur de la Santé publique trouvait improbable l’atteinte de la cible de 3 ng/m3

Arsenic Rouyn-Noranda

©Jean-François Vachon - Le Citoyen Rouyn - La Sarre

Le Journal a mis la main sur une communication datée du 16 avril 2013 entre la Direction de la santé publique et le bureau régional du ministère de l’Environnement concernant la mise en place d’une norme de 100 ng/m3 d’arsenic dans l’air ambiant.

En 2013, la Direction de la santé publique (DSP) de l’Abitibi-Témiscamingue avait recommandé une cible de réduction de 100 ng/m3 de l’arsenic dans l’air ambiant. C’est ce que révèle une communication entre la DSP et la direction régionale du ministère de l’Environnement, dont le Journal a obtenu copie.

Datée du 16 avril 2013, cette communication entre le directeur de santé publique de l’époque, Dr Réal Lacombe, et la directrice du bureau régional du ministère de l’Environnement, Édith van de Walle, faisait suite à une requête du Ministère auprès de la DSP afin d’obtenir son avis en vue de fixer la nouvelle norme d’arsenic.

À l’époque, donc en 2013, le deuxième plan de réduction visait une cible, pour 2021, de 100 ng/m3 pour la Fonderie Horne. Le ministère de l’Environnement souhaitait, par la suite, tendre, dans un plan de 10 ans, soit pour 2031, vers la norme provinciale de 3 ng/m3.

Le niveau de risque

Dans cette communication, la DSP avait rappelé plusieurs faits. D’abord, elle avait souligné que l’arsenic est une substance qui augmente le risque de cancer du poumon. «Cet effet a été démontré chez des cohortes de travailleurs de fonderies de cuivre exposés à des concentrations jusqu’à plusieurs milliers de fois plus élevées que celles retrouvées dans le quartier Notre-Dame», pouvait-on lire.

AB-DocumentaireNoranda

©Photo L’Éclat/Le Citoyen – Patrick Rodrigue

Ensuite, elle avait indiqué que «l’utilisation de la valeur moyenne annuelle à la station [de mesure] la plus proche surestime l’exposition réelle de la population du quartier Notre-Dame aux poussières d’arsenic».

La DSP mentionnait aussi que l’Avis sur l’arsenic dans l’air ambiant à Rouyn-Noranda, une étude réalisée en 2004, évoquait un risque théorique dans le sens où l’étude considérait que les résidents sont exposés à ces concentrations 24 heures par jour, 365 jours par année, pendant 70 ans.

Or, l’étude de biosurveillance réalisée en 2007 par Daniel Gagné pour le compte de l’Agence de la santé et des services sociaux de l’Abitibi-Témiscamingue (aujourd’hui, le CISSSAT) avait démontré que «la majorité des gens du quartier Notre-Dame ne passent pas plus de 16 heures par jour dans leur quartier (cela inclut le temps passé à l’intérieur de leur maison et le temps passé à l’extérieur dans le quartier) et que les déménagements y sont fréquents. Par exemple, 50 % de la population habitait dans le quartier depuis moins de 5 ans et seule une minorité (moins de 5 %) y habitait depuis plus de 30 ans», rappelait le Dr Lacombe dans l’avis de la DSP.

Dans l’urine plutôt que dans l’air

Cette étude a aussi analysé les concentrations d’arsenic dans l’urine. La DSP avait choisi cette méthode, car elle est réputée pour être la plus précise pour mesurer les risques pour la santé. Ainsi, plus l’arsenic dans l’air ambiant est élevé, plus l’arsenic urinaire est élevé. «L’arsenic urinaire serait une mesure plus adéquate pour mesurer le risque de cancer que les concentrations d’arsenic dans l’air ambiant», avait écrit le Dr Réal Lacombe en citant une étude d’Enterline réalisée en 1987.

Ce dernier avait aussi mentionné que les concentrations d’arsenic urinaire du quartier Notre-Dame et celles prélevées à Évain étaient semblables, se situant à 4,2 microgrammes par litre d’urine chez le groupe exposé et à 4,5 microgrammes par litre d’urine chez le groupe non exposé.

«Les concentrations d’arsenic urinaire retrouvées chez la population du quartier Notre-Dame se situent près de celles où le niveau de risque de développer un cancer du poumon faisant suite à une exposition chronique à l’arsenic est négligeable, révélait-on dans la missive du DSP. […] Selon la revue de littérature, on ne devrait pas suspecter d’action cancérogène de l’arsenic à des concentrations dans l’urine plus faibles que 200 microgrammes par litre d’urine. En pratique, il est recommandé que la concentration d’arsenic urinaire ne dépasse pas 13,6 microgrammes par litre d’urine» - Dr Réal Lacombe

Objectif de 100 ng/m3 pour 2021

Considérant ces niveaux de risque, la DSP a appuyé l’objectif de réduction de 100 ng/m3 pour 2021.

«Conséquemment, pour toutes ces raisons, nous avons conclu que, sans être nul, le risque pour la population du quartier Notre-Dame de développer un cancer du poumon à la suite d’une exposition pendant 70 ans à des concentrations moyennes [d’arsenic dans l’air ambiant] de 392 ng/m3 est minime et qu’évidemment, un risque à 100 ng/m3 est encore plus faible» - Dr Réal Lacombe

«Malgré ce constat rassurant, nous n’en convenons pas moins qu’il serait préférable que les concentrations d’arsenic dans l’air ambiant du quartier Notre-Dame soient aussi basses que possible, avait-il enchaîné. L’arsenic dans l’air demeure une préoccupation de santé publique, considérant que les émissions fugitives contaminent l’air du quartier et constituent un risque d’exposition potentiel pour la population.»

Contamination des sols?

En 2013, l’analyse de l’arsenic dans l’urine dans le quartier Notre-Dame dénotait une concentration moyenne plus élevée chez les enfants que chez les adultes. Ces particularités ne se sont pas retrouvées dans le groupe témoin d’Évain.

«Nous pensons que c’est plutôt la contamination des sols qui serait responsable de ces niveaux chez les enfants. […] Nous sommes convaincus que les campagnes de restauration qui ont eu lieu au fil des ans et celles qui suivront ont contribué et contribueront à réduire l’exposition des enfants aux poussières métalliques», avait signalé le Dr Réal Lacombe

Une norme improbable

Concernant la cible provinciale de 3 ng/m3, la DSP estimait peu probable l’atteinte de celle-ci.

«En dépit du fait que je maintienne que les concentrations d’arsenic dans l’air ambiant devraient être aussi basses que possible dans le quartier Notre-Dame, j’estime qu’il n’est pas réaliste, tant et aussi longtemps que la Fonderie Horne sera en activité, de s’attendre à retrouver des concentrations comparables à celles d’un milieu non exposé, et ce, peu importe les efforts investis dans la recherche de solution» - Dr Réal Lacombe

Du même souffle, il avait suggéré que le ministère de l’Environnement et l’entreprise s’assoient ensemble pour discuter de la norme pour ce troisième plan de réduction, dont la mise en œuvre était prévue pour 2021, en tenant compte de l’ampleur des travaux et des possibilités techniques d’amélioration.

Selon lui, il était important que «les efforts de diminution se poursuivent par-delà un deuxième plan, et je pense aussi que des exigences d’amélioration continue sur les émissions fugitives en général et sur les autres nuisances (bruit, aspects visuels) devraient être préférées à l’imposition d’un nouveau plan de réduction spécifiquement sur les émissions fugitives d’arsenic».

Etude biosurveillance arsenic Rouyn-Noranda

©Photo L’Éclat/Le Citoyen – Thierry de Noncourt

La Direction de la santé publique avait lancé son étude de biosurveillance en 2018. Il s'agissait de la 7e du genre.

Rapport de 2013: des nuances apportées par le DSP

La Direction de la santé publique (DSP) ne renonce pas complètement à ce que le Dr Réal Lacombe avait soumis au ministère de l’Environnement en 2013 face au problème de l'arsenic à Rouyn-Noranda.

La majorité des faits établis ne sont pas invalidés. «C’était une demande précise pour une période précise pour un plan de réduction entre 2013 et 2018 (il a depuis été prolongé jusqu'en 2021 - NDLR). En 2019, nous avons de nouvelles données qui permettent de fournir de nouvelles recommandations et qui seront véhiculées avec notre rapport à venir», a mentionné Dre Omobola Sobanjo, médecin conseil dans l’équipe de santé au travail à la Direction de santé publique de l'Abitibi-Témiscamingue.

Elle rappelle aussi qu’il n’y aucun danger dans l’immédiat. «Ça prend une exposition chronique. Cependant, nous sommes préoccupés par toute exposition, car nous savons que c’est une substance cancérigène», a-t-elle indiqué.

Arsenic urinaire vs arsenic unguéal

La DSP ne renie pas non plus l’étude de biosurveillance menée par Daniel Gagné en 2005-2006 qui statuait, à l’époque, que les taux d’arsenic urinaire dans le quartier Notre-Dame et ceux du quartier d’Évain était semblables.

«L’arsenic urinaire a son bénéfice. Ça dépend de la situation à laquelle on fait face. C’est le choix, après discussions, qui fut fait par M. Gagné. Ces informations nous ont permis d’amener l’avis de 2013», a expliqué Dre Sobanjo.

Ainsi, pour la nouvelle étude de biosurveillance, le choix fut différent malgré le fait que l’arsenic urinaire est, selon plusieurs études scientifiques, un bon indicateur pour déterminer rapidement si l’arsenic présente un risque.

«L’arsenic urinaire nous permet de connaître l’exposition récente. Il a son bénéficie. L’intérêt de la santé publique, aujourd’hui, est d’obtenir plus d’informations sur l’exposition chronique de la population. Pour ce choix, ce n’est pas la meilleure option. C’est pour ça que nous avons changé notre indicateur dans la dernière étude», a-t-elle fait valoir.

Malgré tout, l’étude de l’Agency for Toxic Substances and Disease Registry réalisée en 2007 statuait que les concentrations d’arsenic sont normalement inférieures à 1 microgramme d’arsenic par gramme d’ongles. Les résultats obtenus dans le quartier Notre-Dame sont de 0,44 microgramme par gramme d’ongles.

«Cette organisation recueille des données de plusieurs études. Dans le document, plusieurs études chez les humains ont été réalisées chez des travailleurs de fonderie ou dans des pays où il y a une grande contamination de l’eau potable. Ce sont des populations déjà exposées à des doses plus élevées qu’une population générale. D’autres études plus récentes ont aussi été menées en utilisant les ongles chez une population générale. On en tient compte dans notre rapport», a précisé Dre Sobanjo.

Système électrostatique Fonderie Horne

©Fonderie Horne

La DSP a décidé de mesurer l'arsenic unguéal chez les enfants du quartier Notre-Dame pour ensuite les comparer à des enfants situés à Amos.

À quand le réel danger?

L’arsenic n’est pas nécessairement dangereux, car cette substance se trouve déjà à l'état naturel dans la nourriture, dans l’eau et dans l’air.

«Pour développer un cancer, il faut une exposition prolongée à une dose élevée d’arsenic. Plus la dose est élevée et plus le temps est prolongé, plus la probabilité augmente» - Dre Omobola Sobanjo

Malgré une concentration dans l’air présentement six fois inférieure à ce qu’elle a déjà été, l'arsenic reste au-dessus de la norme de 3 ng/m3. L’avis de 2013 indiquait que les risques étaient faibles. Aujourd’hui, la DSP ne souhaite pas se positionner sur les dangers pour la population.

De plus, impossible de savoir à partir de quel seuil la dose est considérée élevée, surtout que les études à ce sujet, dont une réalisée en Montréal au début de 2018, ne le précisent. La DSP préfère se contenter de rappeler que le tout se trouvera dans son rapport.

«Je sais que c’est un dossier particulier et je sais qu’il y a beaucoup de questions et d’éléments qui peuvent être difficiles à comprendre. C’est pour cela qu’on prend le temps d’élaborer notre rapport. On présentera toutes les informations pour interpréter nos résultats dans ce dernier. Pour le moment, je ne peux pas commencer à répondre à tout ce qui va être dans le rapport», a soutenu Dre Omobola Sobanjo.

«Sans rentrer dans les détails qui sont dans le rapport, en ce qui concerne les substances cancérigènes, l’idée est toujours d’avoir une exposition aussi faible que possible. Même en 2013, il a été mentionné qu’il fallait la garder au plus bas niveau possible», a-t-elle ajouté.

L'acceptabilité du risque

Questionnée à quel moment une dose d’arsenic devient élevée et dangereuse, la directrice de la santé publique est sans équivoque. «Au Québec, selon la littérature scientifique, le seuil de 3 ng/m3 a été déterminé. Et ce seuil a été statué avec le risque unitaire [1 cas par 100 000 personnes] de développer un cancer dans l’air ambiant», a-t-elle soutenu.

Malgré tout, des provinces du Canada et d’autres endroits dans le monde affichent d’autres normes. Par exemple, au Royaume-Uni, la norme est de 6 ng/m3, alors qu’au Texas, elle est de 57 ng/m3. «Ça dépend de l’acceptabilité du risque dans la société. Le Québec a choisi d’accepter ce risque. Je ne peux pas me prononcer sur les choix des autres juridictions», a fait savoir Dre Sobanjo.

Aucune norme ne sera établie

La DSP réitère qu’elle n’a pas amorcé son étude en vue d’amener un nouvel objectif.

«L’étude a été faite pour nous, pour voir et comprendre un peu plus. Ça ne relève pas de la Santé publique de définir la norme à laquelle la Fonderie Horne sera assujettie. En 2013, nous avons émis un avis à la suite d’une demande spécifique. On nous avait demandé si nous étions favorables à une réduction graduelle. Nous avons donné un avis dans ce sens. Mais on n’a jamais décidé de cette norme» - Dre Omobola Sobanjo

La DSP ne veut pas préciser quelle serait sa réponse au prochain plan de réduction des émissions atmosphériques de la Fonderie Horne. Surtout que l’avis de l’ancien directeur de la santé publique, Dr Réal Lacombe, était qu’il ne croyait pas qu’il serait possible d’atteindre, de manière réaliste, le taux de 3 ng/m3. «On ne pourrait pas se positionner sur la faisabilité technique», a écrit Dre Sobanjo dans un échange de courriels précédant l'entrevue.

«Ce que je sais, le ministre de l’Environnement attend notre rapport. Dès que le rapport sera publié, ce sera à lui de décider ce qu’il en fait. S’il nous interpelle, on va s’asseoir et on répondra à ses questions ou ses demandes. Mais je ne peut dire dans quel sens ça va aller. La définition de la norme ne nous appartient pas», a précisé Dre Sobanjo, lors de l’entrevue qui a suivi cette réponse par courriel.

Documenter le risque

La DSP émettra des recommandations dans son rapport, mais celles-ci vont demeurer des recommandations. «La Santé publique peut aider à documenter le risque et l’augmentation de risque. Cependant, la gestion de risque appartient à plusieurs individus. Il faut que les acteurs clés et les partenaires soient interpellés», a fait valoir Dre Omobola Sobanjo.

«Notre rôle est de documenter la problématique, de faire une évaluation du risque et de faire des recommandations, a-t-elle enchaîné. On n’a pas un mandat de forcer quiconque à suivre nos recommandations. Ce sont ensuite aux instances interpellées de décider ensuite si elles veulent les suivre. Si on veut nous rencontrer pour en discuter, on sera très heureux de le faire. On veut le meilleur pour notre population» - Dre Omobola Sobanjo

Mise à jour à brève échéance

Néanmoins, l’étude de biosurveillance de 2018 permettra de mettre à jour les différentes recommandations qui furent tirées de celle de Daniel Gagné en 2005-2006.

Sols contaminés Glencore Rouyn-Noranda

©Photo La Frontière/Le Citoyen – Thierry de Noncourt - Le Citoyen Rouyn - La Sarre

La contamination du sols par l'arsenic est une des problématiques qui fera l'objet de demandes de la part de la Direction de la santé publique.

«Le rapport va tenir compte des données scientifiques actuelles et des connaissances qu’on a. Et il arrive très prochainement. Vous pourrez me reposer vos questions à la suite de votre lecture du rapport. Ce n’est pas à la Santé publique d’établir une norme, mais au ministère de l’Environnement. Il pourrait tenir compte de nos recommandations lorsqu’il va prendre sa décision. Et le ministre nous a assurés qu’il allait en tenir compte», a rappelé Dre Sobanjo.

L'hypothèse de la contamination des sols

Comme dans le document de 2013, la Direction de la santé publique, dans le rapport de biosurveillance qui est en cours d’écriture, conçoit que la contamination ne serait pas qu’aérienne. En effet, selon l’échange du Dr Réal Lacombe avec la directrice régionale du ministère de l'Environnement, Édith van de Walle, la contamination pourrait surtout être due à la concentration de l'arsenic dans le sol. «Cette hypothèque est toujours valide», a soutenu Dre Omobola Sobanjo.

En trait avec cette problématique, des actions sont toujours en cours. «Les sols du quartier sont surveillés aux deux ans conjointement par la Direction de la santé publique et la Fonderie Horne. Sur la base de résultats de l’étude menée à l’automne 2018, la DSP a adressé une demande à Glencore Fonderie Horne afin que le seuil pour qu’un sol soit restauré soit révisé pour passer de 100 à 30 parties par million d’arsenic», a évoqué Dre Sobanjo.

«Dans nos plans d’action, la Santé publique a commencé à échantillonner les sols dans d’autres quartiers de Rouyn-Noranda. Il faut commencer avec les données environnementales avant d’effectuer des tests chez les humains», a souligné Dre Omobola Sobanjo.

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